Le « souci de l’autre »

Publié le 20 mars 2026 à 14:26

Le travail social se fonde sur une exigence simple et pourtant fragile : le « souci de l’autre ». Il en constitue à la fois la racine historique, épistémologique et pratique ; il en est autant l’héritage que l’horizon. Aucun accompagnement ne peut s’envisager sans cette attention portée à autrui, sans cette disposition à reconnaître en l’autre un autre soi-même. En filigrane, une promesse : je serai à tes côtés.

Dans notre secteur, le « souci de l’autre » ne peut pas relever d’une responsabilité sans limite. Il ne saurait être une exigence sacrificielle. Il s’inscrit dans l’espace et le temps d’une mission, dans le cadre d’une institution. C’est normalement ce cadre qui permet aux professionnels de s’investir tout en se préservant, et c’est ce même cadre qui doit garantir que le « souci de l’autre » ne glisse pas vers un « trop pour l’autre » ou un « tout pour l’autre ». Or, ce cadre institutionnel est aujourd’hui mis à rude épreuve : surcharge de travail, inflation normative, contraction budgétaire… Et pourtant, sans repères institutionnels, le « souci de l’autre » s’égare et s’épuise ; sans engagement, il se vide de sa substance.

Nous n’exerçons pas ces métiers par hasard. L’autre nous touche, nous questionne ; son regard nous pousse vers lui pour faire communauté. Comme l’écrivait Emmanuel Lévinas : « Voir le visage, c’est parler du monde. Parler, c’est rendre le monde commun[1] Mais au-delà de cet élan originel et personnel, la dimension professionnelle nous oblige à élever cette attention pour autrui au rang de compétence. Le désir d’aider doit alors endosser le costume d’un métier. Il doit s’étoffer de connaissances, s’inscrire dans un projet collectif et répondre à une volonté sociale. En somme, le « souci de l’autre » doit s’instituer. Mais comment faire lorsque les institutions elles-mêmes vacillent tiraillées entre les tensions internes et externes ?

Tout d’abord, en assumant un paradoxe : le « souci de l’autre » commence par un « souci de soi ». Ni égoïsme ni individualisme dans cette proposition, seulement une exigence pratique. Bien accompagner autrui nécessite de s’écouter, de se connaître et de savoir transformer ses failles en ressources, ses forces en leviers. C’est un exigeant labeur, insuffisamment valorisé. Pour proposer une présence suffisamment sécurisante et repérante, les professionnels du lien puisent en eux-mêmes les matériaux dont ils ont besoin. C’est pourquoi prendre soin d’eux-mêmes est une condition de leur investissement. Comme l’écrivait Jankélévitch : « Vivez un peu et de temps en temps pour vous, si vous voulez vivre pour les autres ! En ce cas, le détournement, loin d’être une tricherie inavouable, est au contraire le plus sacré des devoirs. Dans tout impératif moral, et notamment dans l’exigence d’altruisme, dès l’instant qu’elle est poussée à l’extrême et portée à l’absolu, il y a une absurdité naissante. [2]»

Peut-être pouvons-nous ensuite, collectivement, faire en sorte que cette logique du « prendre soin »irrigue toute l’institution : que les cadres soutiennent leurs équipes, et que les professionnels de terrain prêtent attention à leurs cadres. Car de cette sollicitude mutuelle dépend la capacité de chacun à exercer sereinement sa fonction. C’est une philosophie de travail qui se cultive chaque jour, dans la banalité des petites attentions quotidiennes, en se décentrant de ses propres contraintes pour mieux entendre et comprendre celles des autres professionnels, quelle que soit leur fonction. Pas si simple ! Dans un contexte de pression croissante et d’accélération des demandes, ce temps investi est fragile, et parfois délaissé, c’est pourtant en lui accordant la considération qu’il mérite que nous pourrons répondre ensemble à la complexité et aux défis de nos missions.

« Une vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes » écrivait Paul Ricœur dans « soi-même comme un autre[3] ». Encore faut-il reconnaître que ces institutions ne le sont jamais pleinement. Et que c’est dans cet écart — entre ce qui devrait être et ce qui est — que le « souci de l’autre » prend réellement tout son sens : non comme une évidence morale, mais comme une volonté partagée ; non comme un idéal abstrait, mais comme une pratique collective toujours à construire et à (ré)inventer.

 

Xavier Bouchereau, 20 mars 2026

 

[1] E. Lévinas, Totalité et infini, essai sur l’extériorité, Livre de poche, 1990

[2] V. Jankélévitch, Les paradoxes de la morale, Points, 1989

[3] P. Ricoeur, Soi comme un autre, Points, 2015

 

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[1] E. Lévinas, Totalité et infini, essai sur l’extériorité, Livre de poche, 1990

[2] V. Jankélévitch, Les paradoxes de la morale, Points, 1989

[3] P. Ricoeur, Soi comme un autre, Points, 2015