Se soutenir pour tenir (le souci de l’autre, suite)
Le « souci de l’autre » n’est pas seulement un engagement éthique vis-à-vis des sujets accompagnés, c’est aussi une condition pratique pour les professionnels. Car lorsqu’il faut être présent auprès d’adolescents qui ne croient plus en l'adulte, d’enfants présentant des troubles de l’attachement, ou encore écouter des parents à bout de force, il faut tenir — je veux dire par là : tenir humainement.
L’aide apportée aux autres, l’investissement dans la relation, ne sont jamais sans effet sur soi. Surtout quand cette implication ne produit pas les résultats espérés. Et pourtant, il faut continuer, parce que c’est le métier, parce que c’est l’autre et qu’il compte sur nous. Parfois, les professionnels peuvent avoir l’étrange impression de se mobiliser pour pas grand-chose, de voir les personnes régresser, d’autres s’enfermer dans leurs souffrances, et même leur en vouloir parce que leur situation n’évolue pas… Alors, pour les aider à tenir, il faut que les professionnels tiennent.
Comme le rappelait Donald Winnicott, tenir, c’est aussi offrir un cadre suffisamment sécurisant pour que l’autre puisse, peu à peu, exister sans s’effondrer. Mais ce cadre ne tient pas tout seul : il doit être incarné par des professionnels impliqués, une équipe, un collectif.
C’est pourquoi j’ai toujours pensé qu’il était impossible d’exercer ce métier seul. Une éducatrice, un éducateur, a besoin de son équipe, et une équipe a besoin de son institution. Sinon, la charge devient trop lourde. Parce que, pour produire du sens là où il nous échappe, là où l’insensé frappe à la porte, il faut le tisser collectivement, patiemment, dans le partage des pratiques, dans la conversation clinique. Pour faire ce métier, on a besoin de ce soutien, jour après jour : l’oreille attentive d’un collègue, le questionnement réconfortant d’un autre, une solidarité en paroles et en actes.
On ne le dira jamais assez : s’occuper de l’enfance en danger, prendre soin des personnes en situation de handicap, aller à la rencontre des plus démunis, est un métier éprouvant. C’est pourquoi c’est un métier collectif. Toute conception strictement individuelle des pratiques en entame profondément les capacités : elle fragilise les professionnels et met à mal la mission. Seul, un professionnel s’épuise ; avec les autres, il peut résister au réel de sa pratique.
C’est pourquoi nous devons rester collectivement attentifs au collectif. C’est notre étayage, notre fabrique de sens, notre essence, notre carburant. C’est là que se construisent les significations nécessaires à la pratique, et les points d’appui pour s’engager.
Je disais récemment à un collègue qu’une pratique éducative sans institution est impraticable. Les solidarités ne se décrètent pas : elles se nourrissent, se structurent, s’organisent, se pensent — et parfois se pansent. Il ne suffit pas de les imaginer ni même de les réclamer : il faut les faire vivre, en prendre soin. Les cadres ont, en la matière, une responsabilité majeure : celle de rendre ces solidarités possibles, en cherchant l’équilibre, toujours fragile, entre l’attention due à chacun et celle accordée au collectif. Mais ce serait une erreur de croire que les cadres peuvent tout et que tout leur appartient. La solidarité est une responsabilité partagée — une question qui engage chacun, tous les jours.
Comme le suggérait Fernand Deligny, il ne s’agit pas seulement de « faire pour » ou de « faire avec », mais de savoir être là, ensemble, dans une présence qui ne se décrète pas et qui se construit au fil du quotidien.
Ce n’est pas toujours facile, surtout quand le collectif est écrasé sous le poids des revendications individuelles, où l’épanouissement du « je » se fait au détriment du « nous ».
Mais nous n’avons pas d’autre choix que de retrouver ce qui fait collectif, pour que chacun puisse s’engager sans s’abîmer. Nous avons besoin des autres pour nous occuper des autres.
Et peut-être, au fond, que tenir — vraiment tenir — commence là : dans cette volonté de ne jamais céder à la solitude des pratiques.
Xavier Bouchereau, le 8 avril 2026